Digression footballistique

13 septembre 2026

Quel que soit le sport, le rôle de l'arbitre est primordial car il doit garantir le respect des règles du jeu et du règlement de la compétition. Le cas échéant, il rappelle à l'ordre et sanctionne les contrevenants. Aux échecs, l'arbitre intervient peu dans le cours de la partie. Il se contente de circuler entre les échiquiers pour surveiller le bon déroulement du jeu. En cadence classique, lorsque les parties sont notées, les contestations sont rares. Les esprits s'échauffent parfois en cadences rapides mais l'immense majorité des parties se déroulent sans intervention arbitrale. Un bon arbitre d'échecs brille par sa discrétion en évitant de hurler « silence ! » pour faire cesser des chuchotements qu'aucun joueur concentré sur sa partie n'avait perçu. Les règles du jeu d'échecs laissent peu de place à l'interprétation. Même si certains peuvent exhumer quelques polémiques, il est rare qu'à la fin d'un tournoi, on impute l'issue sportive à de contestables décisions d'arbitrage. Les joueurs ne peuvent incriminer que la faible qualité de leur jeu pour expliquer une mauvaise performance. C'est la marque d'un sport aux règles claires, relativement bien connues et respectées par l'immense majorité des joueurs. Pour preuve, lors des derniers championnats de France qui ont eu lieu à Vichy au mois d'août, seuls 18 arbitres officiaient pour gérer 1362 joueurs répartis en 9 tournois.

Dans certains sports, l'arbitre est sous le feu des projecteurs car ses décisions ont une grande influence sur le résultat d'une rencontre sportive. C'est le cas du football. Ce sport immensément populaire peut s'enorgueillir de mettre les arbitres à l'honneur ou, plus souvent, de les jeter en pâture à la vindicte publique. Comme l'a montré la coupe du monde 2026, peu de matchs échappent aux contestations de décisions d'arbitrage. On pourrait naïvement se demander pourquoi ce sport inventé au milieu du XIXème siècle n'est pas encore parvenu à résoudre ce problème. La réponse est pourtant simple. Il n'y a aucune raison de modifier les règles d'un sport qui plait par les émotions qu'il procure aux spectateurs et qui rapporte autant à ses acteurs sur le plan financier. La popularité du football repose sur ses imperfections qui permettent d'entretenir l'incertitude du résultat, d'assister régulièrement à la victoire du dominé sur le dominant, de voir David terrasser Goliath. Contrairement au handball, au basket ou au rugby, chaque but a une importance capitale car le football est un sport à petit score. Il est difficile de marquer un but face à une équipe bien organisée défensivement même si celle-ci est potentiellement moins forte. Pour exemple, à la fin du temps réglementaire, le score de la finale de la dernière coupe du monde était encore vierge. L'incertitude du résultat était encore totale. Le seul but du match ne fut marqué que pendant les prolongations. Cette dramaturgie plait aux spectateurs qui espèrent et tremblent pour leur équipe favorite, explosent de joie en cas de victoire mais s'insurgent contre le mauvais sort ou la supposée incompétence de l'arbitre en cas de défaite.

Il a été montré depuis longtemps que l'ouverture du score est un évènement déterminant dans le déroulement d'un match de football. Il modifie la stratégie des deux équipes car celle qui est menée doit prendre plus de risques et s'exposer aux contre-attaques. Dans les rencontres entre équipes nationales de très haut niveau, l'équipe qui ouvre le score a une grande capacité à préserver l'avantage acquis, et souvent à l'amplifier. On estime ses chances de gagner le match entre 70 et 80%. Le match nul n'est concédé que dans 20 à 30% des cas et la défaite dans seulement 5 à 10% des cas. La probabilité de marquer un second but est nettement supérieure à celle d'égaliser pour l'équipe adverse. Sur la base des matchs de l'équipe de France depuis 2012, la probabilité de marquer un second but est d'environ 60% selon le site Chroniques bleues.

On comprend donc l'impact que peut avoir une décision d'arbitrage sur l'ouverture du score. Prenons l'exemple de la demi-finale opposant l'équipe d'Espagne à l'équipe de France lors de la dernière coupe du monde. Après un début de match équilibré et sans évènement notable entre deux des meilleures équipes du monde, un joueur espagnol centre dans la surface de réparation française. Le centre est à la fois trop haut et trop long pour être capté par un de ses coéquipiers mais le ballon est mal contrôlé par un défenseur français qui pivote pour dégager le ballon sans voir l'attaquant espagnol dans son dos. Ce dernier saute en se tournant pour contrer le dégagement et se protéger du ballon. Il dévie le ballon avec le bras provoquant le shoot raté du défenseur dans son tibia. En résumé, il s'agit d'une action plutôt mal jouée de part et d'autre avec deux fautes potentiellement sanctionnables. Conformément à la règle, l'arbitre désigne le point de penalty. Sa décision n'est pas infirmée par le visionnage de la vidéo car le bras de l'attaquant qui touche le ballon est considéré comme étant collé au corps et n'augmente pas artificiellement la surface corporelle du joueur. Le penalty est converti et l'équipe d'Espagne ouvre le score, prenant une option sur la victoire du match. Même si la décision de l'arbitre a été approuvée par les arbitres qui ont analysé l'action après le match, elle a fait polémique car tous les connaisseurs du football (joueurs, entraîneurs, sélectionneurs et spécialistes de ce sport) ont immédiatement compris que la rencontre venait de basculer. Il est intéressant de remarquer la difficulté pour les arbitres d'appliquer les règles complexes de l'International Football Association Board (IFAB) concernant le ballon touché avec la main ou le bras car elles laissent une place importante à l'interprétation. Par exemple, en appliquant la loi 12 du règlement de l'IFAB, si la poursuite de l'action avait permis au joueur espagnol de marquer le but, il aurait du être refusé à cause du contrôle fautif du ballon avec le bras, que celui-ci soit collé au corps ne change rien dans ce cas. Il serait peut-être judicieux de réviser cet article du règlement pour éviter de laisser les arbitres seuls face au mécontentement des supporters, pour la plupart ignorants des subtilités des lois régissant ce sport. 

Si l'on souhaite tendre vers une certaine vérité sportive dans un sport comme le football,  il est préférable de désigner le champion par un système dans lequel toutes les équipes se rencontrent lors de matchs aller-retour. Les aléas dues aux interprétations d'arbitrage ou aux coups du sort sont lissés sur la durée de la saison et permettent de faire émerger plus sûrement la meilleure équipe. Ce système est appliqué par quasiment tous les championnats nationaux. Les systèmes à élimination directes ne garantissent pas la victoire du plus fort dans un sport aussi hasardeux que le football.

Le jeu d'échecs a la réputation de ne laisser que peu de place au hasard ou à la chance. Seule la précision du jeu des protagonistes influe sur l'issue de la partie. La partie nulle est le résultat naturel d'une partie jouée avec précision. Mais le spectacle a besoin d'incertitude pour créer l'émotion. L'accélération et le mélange des cadences visent à rendre le jeu plus attractif pour le public en augmentant le nombre d'erreurs sous la pression du temps. Il n'y a pas de mal à cela tant que l'éthique sportive est conservée et que les règles permettent encore au plus méritant de s'imposer. Espérons que dans ce contexte d'évolution vers un sport qui devient spectacle, l'arbitre d'échecs continue de briller par sa discrétion et ne s'expose pas aux contestations pathologiques de certains sports plus médiatiques.

Les amateurs de football auront reconnu le charismatique arbitre italien Pietroluigi Collina sur la photographie qui illustre ce billet.

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