Lors d'une émission littéraire, la question sur sa préférence entre célébrité et postérité fût posée à l'écrivain et académicien Jean d'Ormesson. Il répondit non sans malice que la postérité lui siérait bien s'imaginant l'égal de Victor Hugo dans la mémoire collective. Le passage du temps jugera de la postérité de l'oeuvre de l'écrivain mais les mécanismes de ce qui demeure et ce qui s'oublie sont complexes et semblent parfois peu rationnels. Il en est de même dans toutes les activités humaines qui exposent leurs auteurs aux regards publics, qu'elles soient artistiques, scientifiques, politiques ou sportives.
Aujourd'hui, plus qu'hier, la hiérarchie échiquéenne mondiale est bousculée par l'émergence de très jeunes talents. Ces jeunes prodiges s'imposent sur le devant de la scène à des âges de plus en plus précoces. Néanmoins, le sommet de la pyramide reste difficile d'accès. Nombreux sont les prétendants, peu y accèdent. Le statisticien Jeff Sonas a récemment établi un classement des plus jeunes joueurs ayant atteint le top 10 mondial. Au sommet de la liste, le podium est occupé par les désormais légendaires Garry Kasparov, Bobby Fischer et Alexandre Alekhine qui sont entrés dans le top 10 avant leur 17ème anniversaire.
La 23ème place de ce classement qui énumère la plupart des grands noms de l'histoire des échecs a particulièrement attiré mon attention. Elle est occupée par Cecil de Vere, ex-aequo avec Anatoly Karpov, José Raoul Capablanca et Wang Hao. Tous les quatre ont atteint le top 10 à 20 ans et 7 mois. Selon Jeff Jonas, Cecil de Vere a réalisé cette performance en octobre 1866 en occupant la 7ème place mondiale.
Vexé que ma connaissance de l'histoire des échecs ait été prise en défaut, j'ai voulu en apprendre un peu plus sur ce champion méconnu.
Des incertitudes demeurent quant à la biographie de Cecil de Vere. Il serait né en Ecosse en 1845 ou en 1846 sous le nom de Browne (de Vere ne serait qu'un pseudonyme). J'utilise ici le conditionnel car les preuves historiques semblent manquer pour confirmer ces informations.
En 1865, un match opposa Wilhelm Steinitz à Cecil de Vere. Le futur champion du monde jouait avec les noirs sans le pion f7. Ce handicap était certainement trop important face au talent du jeune écossais qui domina le match (+7 -3 =2).
En 1866, De Vere fût le premier vainqueur de la Challenge Cup de la British Chess Association qui allait devenir le championnat de Grande-Bretagne. Les joueurs s'affrontaient en matchs de cinq parties. Il y réalisa un score parfait en remportant ses quatre matchs par trois victoires à zéro, devançant Joseph Blackburne, un grand nom des échecs britanniques et mondiaux. La même année, il gagna le tournoi de Redcar dans le Yorkshire du Nord. En 1867, lors du tournoi de Dundee, il infligea une nouvelle défaite à Wilhelm Steinitz.
A cette époque, considéré comme l'un des meilleurs joueurs du monde, il était un potentiel futur champion du monde compte tenu de son jeune âge. L'année 1867 fût pourtant l'apogée de sa carrière car une tuberculose lui fût diagnostiquée lors du tournoi de Dundee. La maladie affecta ses résultats dès 1868. Il réalisa encore quelques performances notables dans des tournois de premiers plans : 1ᵉʳ ex æquo à la Challenge Cup en 1868–69 mais fût battu par Blackburne lors du match de départage, 6ᵉ ex-aequo au fort tournoi de Baden-Baden en 1870 (gagné par Anderssen devant Steinitz), 3ᵉ ex æquo au tournoi de Londres en 1872 précédé par Steinitz et Zukertort. En 1874, il s'inclina contre Zukertort lors d'un mini-match (2-1).
La tuberculose l'emporta le 9 février 1875 à Torquay, ville du sud de l'Angleterre dans le comté de Devon. Il n'avait que 29 ans.
Si son nom ne passa pas à la postérité comme ceux de la plupart de ses rivaux contemporains, il ne fût pas oublié pour autant car Owen Hindle et Bob Jones ont consacré à ce champion méconnu un livre intitulé "The English Morphy" publié aux éditions Kerevel Chess Books en 2001.